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- Português - A crise medonha
Une bombe financière sur le point d'éclater ?
La crise scélérate
Une cocotte-minute enfouie dans les bas-fonds de la finance dérégulée menace d'exploser. À l'abri des regards, le brouet du « private credit » y bouillonne depuis des années. Or les créanciers commencent à paniquer. Une crise dans ce secteur provoquerait une réaction en chaîne dévastatrice pour une économie déjà fragilisée par la hausse des prix de l'énergie.
par Frédéric Lordon
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La crise scélérate
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L es marins de haute mer l'appellent la « vague scélérate ». C'est une singularité monstrueuse de la mécanique des fluides océanique, une énormité qui sort du lot au milieu d'une mer pourtant déchaînée. Rien ne passe la vague scélérate, même les tankers ou les plus lourds porte-conteneurs la redoutent. Si la conjonction de tendances aussi bien financières qu'économiques actuellement à l'œuvre se confirme, nous en connaîtrons peut-être bientôt un équivalent. Les crises financières précédentes venaient d'un unique compartiment, bien identifié : les crédits hypothécaires titrisés dans le cas de la crise des subprime en 2007-2008, les actions des entreprises dotcom dans celui du krach Internet en 2000-2001. Ici l'alarme sonne aux quatre coins du tableau simultanément. Cependant qu'aux États-Unis un pouvoir politique dérangé fabrique de toutes pièces une gigantesque crise pétrolière dans le détroit d'Ormuz, d'où résultera une combinaison particulièrement violente de récession globale et d'inflation. On cherche pareil alignement de planètes pour le pire dans l'histoire du capitalisme - sans trouver.
Au départ, c'est la crise financière qu'on voit monter, depuis cinq mois. Pas exactement celle qu'on a d'abord cru identifier. Car, à l'époque, l'inquiétude porte sur les valorisations boursières délirantes des entreprises de l'intelligence artificielle (IA). Qu'une société comme OpenAI soit valorisée à 800 milliards de dollars alors qu'elle n'a pas encore gagné un cent, qu'elle a fait 8 milliards de pertes en 2025 (pour 20 de chiffre d'affaires...) et qu'elle prévoit de n'être profitable qu'en 2030, envisageant entre-temps de dépenser 600 milliards supplémentaires, admettons en effet que l'hypothèse du délire n'est pas elle-même délirante.
Ça n'est pourtant pas dans cette direction qu'il fallait regarder. Les krachs dans les marchés d'actions sont sans doute spectaculaires mais rarement dangereux - bien sûr on se souvient de 1929, mais celui de 1987 (tout de même plus de 20 % de chute en la seule journée du 19 octobre) avait été avalé sans effort, et si celui de 2000 avait mordu davantage sur la croissance, c'est sans doute parce qu'un retournement de conjoncture était déjà en cours. Non, les crises financières meurtrières naissent toujours au même endroit, dans les marchés de la dette privée, où l'implication, directe ou indirecte, des banques est telle qu'un accident sévère est certain de dégénérer en brutale contraction du crédit (credit crunch), qui met aussitôt l'économie à l'arrêt.
Il fallait donc regarder ailleurs, en l'occurrence dans un obscur compartiment de la finance, le private credit, lui-même caché dans le secteur dit shadow banking system (« finance de l'ombre »), appellation qui suffit normalement à donner une idée du degré de transparence et de régulation qui y règne. Comme disait jadis un humoriste célèbre, « c'est étudié pour ». En réalité, c'est l'histoire éternelle de la finance depuis qu'elle a été déréglementée : lancer quelque part une innovation qui permet aux agents de contourner les régulations en place ; voir s'y développer une bulle à fabuleux profits ; jusqu'à ce qu'évidemment la bulle éclate, entraînant une énorme crise avec répercussions dans l'économie réelle ; se laisser sauver par la puissance publique ; faire le gros dos sous le (petit) supplément de régulation qui s'ensuit ; inventer une nouvelle trouvaille qui permet d'y échapper ; recommencer indéfiniment. La crise des subprime avait mis la titrisation sur le devant de la scène - ça n'était pas une bonne idée. Les banques sauvées, la finance s'est retournée pour fourbir un nouveau machin dans un coin sombre : le private credit, donc.
Le private credit consiste, en son principe, en un prêt direct. Un prêt qui n'est pas du crédit bancaire, ni une obligation émise sur le marché. Établie entre agents privés non financiers, cette relation échappe par conséquent à toute régulation. L'industrie financière revient dans le paysage au moment où des fonds spécialisés viennent recréer de l'intermédiation en se proposant de collecter l'épargne de riches investisseurs pour la répartir au travers d'un portefeuille d'emprunteurs privés dûment « sélectionnés ». Que des entreprises choisissent de s'endetter dans le private credit plutôt qu'auprès des banques ou par émission d'obligations indique qu'elles sont probablement soit de taille moyenne (et n'ont pas réglementairement accès aux marchés), soit d'une santé financière, disons, discutable. L'avantage étant dans ce dernier cas qu'elles payent des taux d'intérêt bien surchargés de primes de risque - qui font d'épaisses rentabilités pour les investisseurs-créanciers à l'autre bout. Avec toutefois une contrepartie : l'illiquidité. À l'inverse des emprunts hypothécaires qui avaient fait la splendeur des subprime, ces crédits-là ne sont pas titrisés, c'est-à-dire qu'ils ne peuvent être revendus ad libitum sur un marché. Les investisseurs-créanciers, et les fonds qui agissent en leurs noms, sont « collés » jusqu'à la maturité des crédits - en général cinq à sept ans. C'est la raison pour laquelle les fonds fixent une limite aux retraits ( redemptions en anglais de finance) que peuvent effectuer les investisseurs-clients - généralement établie à 5 % de leurs avoirs par trimestre.
Tant que tout va bien, personne ne trouve à y redire : les gestionnaires gèrent, les emprunteurs payent, et les clients touchent. Malheureusement, tout ne va pas toujours bien. Dans l'univers de la dette, le poison, c'est le défaut - quand il commence à sortir de ses moyennes « habituelles », celles sur la base desquelles les hypothèses de risque sont calées. Et le voilà qui sort. Au début, c'est anecdotique : des entreprises du secteur automobile, un fabricant de pièces détachées, un concessionnaire - de parfaits inconnus. Ainsi commencent pourtant toutes les crises financières : par des faillites qui frappent les esprits. Or des esprits frappés sont des esprits qui se mettent à reconsidérer. C'est peu dire, en l'occurrence, qu'il y a matière. On s'avise en effet qu'environ 30 % des fonds de private credit sont investis dans le secteur du logiciel, au moment où l'on annonce que les stupéfiants progrès de l'IA vont tout y ravager. La reconsidération tourne soudainement à la grosse angoisse. Voilà les investisseurs bien inquiets qui commencent à tambouriner à la porte des fonds de private credit pour y récupérer leurs mises. Pas de chance, le rideau est tiré : 5 % et rien de plus. On réclame pourtant bien davantage. Début mars 2026, une brochette de fonds en vue est confrontée à des demandes de retraits qui s'étagent de 9 % (chez BlackRock) à 14 % (chez Cliffwater). Un mois plus tard, un fonds de Blue Owl fait face à 22 % de demandes. Un autre à... 40 %.
Ruée vers le cash
En théorie les investisseurs-clients n'ont que leurs yeux pour pleurer : ils ont signé un contrat, il fallait prendre davantage au sérieux les petites lignes. D'un point de vue juridique, les fonds peuvent camper sur la clause des 5 % et ne rien lâcher. On sent quand même que toute cette affaire est en train de se mettre de travers. Fin 2025, avant même la découverte des prodiges de l'IA, les grandes révisions étaient déjà en cours et commençaient à envisager pour les actifs sous-jacents du private credit des taux de défaut qui décollaient des 3-4 % de la tranquillité pour se diriger vers des 6 % (Fitch) ( 1 ) - début 2026, UBS anticipait un « scénario du pire » à... 15 % (Bloomberg, 25 février 2026). Et ceci sans avoir encore la plus petite idée de ce qui allait suivre - entre l'IA et une petite guerre du Golfe. Tout le secteur sait maintenant qu'il va avoir affaire à des vagues de redemptions furieuses. Et devra donc se débrouiller du dilemme suivant : soit y satisfaire, mais au risque que les fonds aillent à la faillite ; soit tenir le rideau baissé, mais ce sont alors les clients qui risqueront la faillite, avec assurance de ne plus jamais y revenir, ni eux ni tous ceux qui auront observé, et médité, le spectacle.
C'est que la possibilité de retourner sans casse à la liquidité quand montent les incertitudes (ou les certitudes...) d'une conjoncture adverse est tout à fait cruciale. M. Warren Buffett a depuis deux ans méthodiquement converti en cash toutes les positions de son fonds : il trône maintenant sur un tas de 385 milliards de dollars qui ne court plus le moindre risque et peut attendre la suite des événements en toute sécurité ( 2 ). L'investissement dans le private credit est l'antithèse de cette stratégie : épargne bloquée derrière le mur contractuel, les clients n'ont plus qu'à en contempler passivement la perte de valeur au moment où montent les défauts des actifs sous-jacents. Et - le pire - sans aucune possibilité d'accéder en urgence à leurs avoirs au cas où eux-mêmes connaîtraient un stress de liquidité. Qui ne manquera pas de se produire étant donné l'évolution générale de la situation.
L'illiquidité est le poison de la finance déréglementée. Sa propagation est foudroyante. Car la ruée pour retourner au cash ne s'arrête pas là où elle rencontre un mur : elle se redirige aussitôt vers un autre endroit où elle pense pouvoir trouver de meilleures conditions du désinvestissement. À l'intérieur même du secteur du private credit, pour commencer, où certains fonds relativement sains, à l'image du fonds CTAC de Carlyle, font face à des redemptions qu'ils n'avaient pas vues venir, et qui sont simplement l'effet de report de demandes de retrait refusées ailleurs ( 3 ). Il est évident que la quête effrénée de liquidité est vouée à se réorienter vers d'autres classes d'actifs. Le moins qu'on puisse dire étant qu'elles ne sont pour la plupart pas en très grande forme non plus.
M. James (« Jamie ») Dimon, le président-directeur général (PDG) de JP Morgan, évoque pudiquement à ce propos la fin d'un « cycle de crédit ( 4 ) ». « Cycle de crédit », c'est pour dire « orgie de la dette privée ». Dont tous les compartiments commencent à clignoter au rouge : les crédits titrisés de l'immobilier commercial, ceux des dettes de particuliers - crédits auto, dettes étudiantes, cartes de crédit - enregistrent des taux de retard (delinquency) sur les échéances, avant-coureurs de défauts en bonne et due forme, qui se comparent aisément avec les niveaux historiques des subprime 2007. Inutile de dire que, dans ces secteurs, qui sont déjà par eux-mêmes à la limite de la rupture, les effets de report d'une ruée vers la liquidité venue des autres secteurs seront assez mal accueillis.
Enfin, il y a l'IA en elle-même - et non plus comme dissolvant de private credit. L'IA toujours pas du côté « valorisations boursières », mais - une fois de plus - côté « dette ». Autant le dire tout de suite : ici on évolue dans le monstrueux. Les montants investis sont sans précédent - rendant compte à eux seuls d'un tiers de la croissance américaine. Dans l'IA, le ticket d'entrée est au billion (millier de milliards) de dollars. Morgan Stanley anticipe que le secteur en jettera trois dans la fournaise sur la période 2025-2029 ( 5 ). Mais d'où sortent-ils ? Comme d'habitude de ce que l'ingénierie financière a de plus scabreux en stock. À commencer par des tours de table étrangement circulaires. Le 31 mars dernier, de justesse avant le 1er avril, OpenAI a ainsi finalisé une levée de fonds propres (equity) hors norme de 122 milliards de dollars. Amazon y contribue pour 50 milliards, en contrepartie de quoi OpenAI s'engage à 100 milliards de commandes d'utilisation du cloud d'Amazon Web Services (AWS) ( 6 ). Pendant ce temps, OpenAI et AWS passent de prodigieuses commandes de puces à Nvidia. Ce dernier entrant dans le tour de table du premier à hauteur de 30 milliards. Les relations d' equity passent dans les relations de clientèle et réciproquement, les souscriptions de parts sont restituées en bons de commande et les commandes font les participations, dans une figure d'ensemble qui est moins celle de la pyramide de Ponzi (convoquée à tout propos et hors de propos) que celle de l'Ouroboros : le serpent annulaire qui se mord la queue. Une seule coupure quelque part, et la chambre à air s'effondre tout à plat.
Or ce ne sont pas les perspectives de coupure qui manquent. L'Ouroboros ne fonctionne pas qu'en matière d' equity : en matière de dette également. OpenAI a ainsi réussi cette performance de faire s'endetter ses partenaires pour leur faire créer les infrastructures de son propre développement, en échange d'engagement de commandes à venir - montant : 100 milliards de dollars ( 7 ). D'après la Banque des règlements internationaux (BRI), notre ami le private credit serait investi dans le secteur pour 200 milliards ( 8 ). JP Morgan estime à 1,5 billion son propre engagement ( 9 ). L'édifice entier repose sur l'horizon temporel de matérialisation des profits, indiqué par M. Sam Altman lui-même à propos d'OpenAI : 2030. Sous l'hypothèse implicite d'une sorte de décollage accéléré, puisqu'on passerait d'un chiffre d'affaires de 20 milliards de dollars aujourd'hui à 200 milliards en 2030. Incidemment, les profits annoncés par M. Altman à cet horizon, les analystes de HSBC peinent visiblement à les discerner, prévoyant plutôt un déficit persistant à combler de l'ordre de 200 milliards de dollars, du fait de coûts de calcul astronomiques (pour un cumul de 1,4 billion à l'horizon 2033) et d'une facture de location de data centers de 620 milliards ( 10 ) - il est normal d'éprouver un léger vertige à la lecture de ces chiffres. Comment la trajectoire de soutenabilité financière d'une telle équipée ne donnerait-elle pas quelques sueurs froides, et comment ne pas s'interroger sur la capacité du système financier à porter un risque aussi colossal sur une durée aussi longue ? Un seul loupé dans les rendez-vous de profitabilité ou les étapes de refinancement, et tout vole en éclats. En considérant d'ailleurs que nous parlons ici du scénario sans anicroche. Or, des « anicroches », c'est peu dire qu'il s'en présente, et même par escadrilles de gros-porteurs.
Et le choc en retour...
On en était là, en effet, convenablement installés, à regarder l'autoclave de la finance monter tout seul en pression sans soupape, quand le mélange d'imbécillité stratégique et de pure démence qui règne à la Maison Blanche est venu apporter sa petite contribution au cours général des choses. La décision de la guerre contre l'Iran, sa totale irrationalité, l'ampleur des dommages qui vont s'ensuivre, le quasi-suicide de l'empire américain sont offerts pour longtemps à la curiosité des historiens. Pas besoin de recul, en revanche, pour apprécier dès maintenant le parfait torpillage de la croissance mondiale - concentré en un unique point, qu'il était préférable de ne pas fâcher : le détroit d'Ormuz. L'occasion est incidemment donnée, contre toutes les évocations poétiques à base d'immatérialité, de cloud ou de digitalisation, de se souvenir de ce qui compte vraiment en dernière analyse : l'énergie. En fait, c'est très simple, sans énergie : rien. Pas la moindre mise en mouvement, ni des voitures, ni des marchandises (qui ne passent pas encore par la fibre), ni des process industriels, ni des électrons dans les câbles des data centers. Dès début avril, et sans préjudice des événements à venir, le directeur général de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) parle d'un choc pétrolier sans précédent historique (Reuters, 7 avril 2026). Dont on n'a pas fini d'égrener les conséquences.
Il y a d'abord, puisqu'il était question d'IA, la formidable explosion de ses factures énergétiques. HSBC, de nouveau, estime à 36 gigawatts le pompage d'électricité d'OpenAI d'ici à la fin de la décennie - on se situe quelque part entre les besoins de la Floride et ceux du Texas. Détail amusant : l'estimation date de novembre 2025, et les projections de profitabilité au fameux horizon 2030 étaient réalisées sur la base de coûts de l'époque. On évoquait la possibilité des « anicroches », en voici donc une, et d'assez forte taille. Sans compter toutes les autres - dont on n'avait pas l'idée. L'hélium par exemple. Qui aurait pensé à l'hélium avant les premières bombes sur l'Iran ? Il le fallait pourtant, car l'hélium entre décisivement dans la fabrication des puces. Que les acteurs variés de l'IA enfournent par semi-remorques (plusieurs centaines de milliers par data center ). À la mi-mars, pas loin d'un tiers de la production d'hélium est déjà perdu ( 11 ). Moins d'hélium, moins de puces ; moins de puces, moins de capacité de calcul, donc moins de chiffre d'affaires... et c'est tout le château de cartes financier de l'IA qui a la tremblote.
Sans compter le reste. Un choc énergétique d'une telle ampleur, et ceci quand bien même le détroit d'Ormuz rouvrirait maintenant, est voué à jeter l'économie mondiale dans une combinaison de récession et d'inflation à rendre fou un banquier central, puisque le premier terme appelle une forte baisse des taux d'intérêt, et le second son exact contraire. Rien ne permet d'exclure l'hypothèse de pénuries pures et simples, et pas seulement sur l'essence des voitures ou le kérosène des avions : en réalité le blocage d'Ormuz est au principe d'une dislocation de chaînes d'approvisionnement névralgiques. La production des engrais (faute de composés nitrés), celle des plastiques ou des médicaments, le traitement électrochimique du cuivre, du nickel, celui de l'uranium, attendent à la sortie du détroit, sont en carafe si rien n'en sort. L'ampleur des conséquences industrielles de cette fermeture est à peine imaginable. La Chine a d'ores et déjà interdit l'exportation d'acide sulfurique.
Deux crises autonomes en première instance - la crise financière et la crise économico-pétrolière. Mais pire encore : le système explosif de leurs interactions - comme une troisième crise superposée aux deux autres. Récapitulons : dans la finance, trois compartiments en pleine perte de stabilité n'attendaient qu'une pichenette pour s'écrouler. Au moment où quelques parpaings leur viennent dessus. 1) Du côté de la facture énergétique comme du côté de la disponibilité physique de ses composants (puces et autres), l'IA, donc, voit les calculs qui soutenaient ses fragiles espérances frappées de nullité, et tout son montage d'ensemble est menacé de ruine. 2) Dans le private credit, l'alarme était déjà stridente autour de taux de défaut commençant à sortir des moyennes admissibles - mais ceci n'est rien comparé à l'hécatombe des entreprises emprunteuses à venir sous la violence du choc récessionniste. 3) En matière d'hécatombe, celle des ménages s'annonce tout aussi terrible - et leurs dettes variées, remalaxées dans des produits titrisés, sont à leur tour dans un « devenir subprime ».
À quoi s'ajoute que : 4) les marchés d'actions, dernière roue du carrosse, finiront bien par y aller de leur petite chute également. Ce qui signifie que : 5) entre le sinistre d'à peu près tous les compartiments de la dette privée (obligataire, private, titrisée-structurée) sous les coups de la récession, et celui des actions, le tsunami des pertes viendra de tous les côtés, sans plus aucun endroit où aller s'abriter et se refaire - à part le cash, mais pour ça il fallait sortir avant, et maintenant c'est trop tard. 6) Même le compartiment des titres publics ne sera d'aucun secours : car c'est peu dire que déficits et dettes vont exploser, jusqu'en Allemagne et aux États-Unis. Si d'ailleurs les perspectives d'inflation et de remontée des taux d'intérêt n'y ont pas provoqué avant un premier krach, en quelque sorte apéritif - ou détonateur. Qui viendrait occuper le devant de la scène et voler la vedette du principal. En tout cas, moralité : l'« actif sans risque » n'existe plus. Enfin, au milieu de ce chaudron : 7) les banques, engagées partout.
Qui fournissent la transition idoine pour évoquer le choc de retour : de la finance vers l'économie. Le schéma général d'une crise financière qui implique les banques est d'un inaltérable classicisme. Autant elles ont pris des risques insensés à la hausse, autant elles ferment le robinet du crédit, mais à bloc, dans le retournement. Et l'économie est serrée à la gorge. Nous savons à quoi nous en tenir puisque l'épisode des subprime a enchaîné comme à la parade le krach, le credit crunch et la récession. Pour ne donner qu'un seul exemple, la fermeture de tous les crédits, et plus largement de toutes les solutions d'endettement, devrait avoir de jolis effets sur le secteur de l'IA, dont nous avons vu que les nécessités de refinancement à moyen terme sont particulièrement tendues. Chute des banques et chute du private credit, d'où : chute de l'IA ; donc chute des banques et du private credit ; donc... vive l'« économie de marché ». Disons les choses : les subprime en folie étaient une petite troupe d'amateurs à côté de ce qui vient.
On se réjouirait tellement d'avoir tort et de passer pour un imbécile d'ici quelques mois. Si cependant le présent scénario est exact - à défaut d'être certain, il est déjà beaucoup trop plausible -, nous allons vers de l'inédit. Une crise nucléaire, sans mauvais jeu de mots, dont toutes les composantes se potentialisent mutuellement dans une réaction en chaîne, mais sans barres de graphite. Les dimensions de l'épreuve sociale sont difficilement imaginables. Les licenciements en masse, les faillites, personnelles et d'entreprise, l'inflation, pire : les pénuries.
Bien sûr, tout semble suspendu à l'aléa « Trump ». Toute forme de « résolution » dans le Golfe sera évidemment saluée par des hurlements de joie dans la finance. Et par l'ivresse du soulagement : tout peut donc reprendre comme avant. Sauf que non : « avant » avait déjà vu s'accumuler, indépendamment du Golfe ou de M. Donald Trump, de formidables tensions, celles du private credit ou de l'IA, en route vers leurs points critiques - et très suffisantes à activer le mécanisme récessionniste du krach et du credit crunch. Auquel s'ajouteront de toute façon les dégâts durables déjà enregistrés dans la chaîne pétrolière. Or, avec la même fatalité inarrêtable, les tsunamis de la finance font ceux du désastre social. Celui qui vient promet donc d'être terrible, peut-être de proportions jamais vues si le scénario du pire se matérialise - peut-être aussi au point de jeter les populations hors de l'intervalle de tolérance qui leur a fait jusqu'à présent encaisser avec stoïcisme tous les accidents du capitalisme mondialisé. Ce sont les conditions dans lesquelles se créent des situations politiques.
Une situation politique, ici, correspond au cas où les formidables tensions de la crise financière ne font pas que se transmettre à l'« économie », puis de l'« économie » aux individus, qui sont comme le butoir, ou le cul-de-sac, du processus, et, chacun par-devers soi, prennent tout en eux - en souffrance, en dépression ou en suicide. Une situation politique lève le butoir et crée une sortie, une solution de vidange des tensions hors des corps individuels, dans l'espace de la lutte et de la colère collectives. Si l'événement est du format qu'on lui anticipe, ce sera une ruée, torrentielle, furieuse, chargée au surplus du souvenir des banques qu'il avait fallu sauver en 2008, mais aussi de quarante années de contentieux recuits à l'endroit du néolibéralisme, des riches, de la finance, des patrons - du capitalisme.
Ce sont les conditions où s'ouvrent des fenêtres historiques inouïes, où il devient possible de faire tout ce que la chape de pouvoir du capital, et de l'État désormais son serviteur, interdit de faire ordinairement, où il devient possible de tout bousculer : les marchés financiers qui éliminent toute politique économique leur disconvenant à coups de taux d'intérêt punitifs, les patrons prêts à saboter la croissance plutôt que de tolérer un gouvernement de gauche, les médias bourgeois qui font passer la « taxounette Zucman » pour du communisme. Dans ces situations où l'écroulement de la légitimité revendiquée du capital fait s'écrouler dans le même mouvement sa souveraineté, et où tous ses hallebardiers sont en déroute, un formidable espace politique se dégage, offert à des forces de gauche, reconnaissables à ce qu'elles savent ce qu'est la gauche : le projet constant de repousser aussi loin que possible l'emprise du capital sur l'économie - en fait sur toute la société. Techniquement parlant, nous savons depuis longtemps ce qu'il s'agit de faire ( 12 ) : déprivatisation et socialisation des banques, exclusivement recentrées sur le crédit aux agents de l'économie réelle, par conséquent fermeture de toutes les banques d'investissement et du cirque entier de leurs produits financiers, découplage d'avec la circulation financière internationale et (ré)instauration d'un circuit du Trésor, très probablement sortie de l'euro dont on saura si, passé à deux doigts du trépas dans les années post- subprime, il sera capable de résister à ce choc-là, sévérissime taxation des riches trop longtemps différée. Sans préjudice de plus si affinités - ou nécessité. Lorsqu'un système entier nous fait ainsi l'obligeance de se mettre à terre tout seul et de se laisser terminer à coups de pelle, nous n'avons plus, et cette fois de bon cœur, qu'à nous sentir ses obligés.
Frédéric Lordon
Économiste, auteur de La Crise de trop. Reconstruction d'un monde failli, Fayard, Paris, 2009.
( 1 ) « US private credit defaults broaden across sectors, rises to 5,7 % in november 2025 », 19 décembre 2025, fitchratings.com
( 2 ) Encore que : ce « cash » consiste en fait en bons du Trésor américains, qui pourraient connaître, eux aussi, quelques brutales déconvenues.
( 3 ) Isla Binnie et Manya Saini, « Carlyle's private credit flagship fund latest target of investor exodus », 9 avril 2026, Reuters.
( 4 ) Joshua Franklin, « Jamie Dimon warns private credit losses will be larger than feared », Financial Times, Londres, 6 avril 2026.
( 5 ) « Who will fund AI's $3 trillion ask ? », 25 juillet 2025, Morgan Stanley.
( 6 ) « OpenAI investit 122 milliards de dollars pour accélérer la prochaine phase de l'IA », 31 mars 2026, OpenAI.
( 7 ) Tabby Kinder et George Hammond, « OpenAI partners amass $100bn debt pile to fund its ambition », Financial Times, 28 novembre 2025.
( 8 ) Iñaki Aldasoro, Sebastian Doerr et Daniel Rees, « Financing the AI boom : From cash flows to debt », (PDF), BIS Bulletin, n° 120, BRI, 7 janvier 2026.
( 9 ) Ryan Fuhrmann, « Which big tech stocks have the most debt, and why it matters », 11 février 2026, Yahoo ! Finance.
( 10 ) Bryce Elder, « OpenAI needs to raise at least $207bn by 2030 so it can continue to lose money, HSBC estimates », Financial Times, 25 novembre 2025.
( 11 ) Scott Waldman, « It's not just oil. Here comes Hormuz inflation. », Politico.
( 12 ) Cf. La Crise de trop. Reconstruction d'un monde failli, Fayard, Paris, 2009.
( 1 ) « US private credit defaults broaden across sectors, rises to 5,7 % in november 2025 », 19 décembre 2025, fitchratings.com
( 2 ) Encore que : ce « cash » consiste en fait en bons du Trésor américains, qui pourraient connaître, eux aussi, quelques brutales déconvenues.
( 3 ) Isla Binnie et Manya Saini, « Carlyle's private credit flagship fund latest target of investor exodus », 9 avril 2026, Reuters.
( 4 ) Joshua Franklin, « Jamie Dimon warns private credit losses will be larger than feared », Financial Times, Londres, 6 avril 2026.
( 5 ) « Who will fund AI's $3 trillion ask ? », 25 juillet 2025, Morgan Stanley.
( 6 ) « OpenAI investit 122 milliards de dollars pour accélérer la prochaine phase de l'IA », 31 mars 2026, OpenAI.
( 7 ) Tabby Kinder et George Hammond, « OpenAI partners amass $100bn debt pile to fund its ambition », Financial Times, 28 novembre 2025.
( 8 ) Iñaki Aldasoro, Sebastian Doerr et Daniel Rees, « Financing the AI boom : From cash flows to debt », (PDF), BIS Bulletin, n° 120, BRI, 7 janvier 2026.
( 9 ) Ryan Fuhrmann, « Which big tech stocks have the most debt, and why it matters », 11 février 2026, Yahoo ! Finance.
( 10 ) Bryce Elder, « OpenAI needs to raise at least $207bn by 2030 so it can continue to lose money, HSBC estimates », Financial Times, 25 novembre 2025.
( 11 ) Scott Waldman, « It's not just oil. Here comes Hormuz inflation. », Politico.
( 12 ) Cf. La Crise de trop. Reconstruction d'un monde failli, Fayard, Paris, 2009.
En perspective
- La crise financière qui vient Frédéric Lordon, La pompe à phynance (les blogs du « Diplo »), 16 mars 2026 Elle revient, et elle n'est pas contente - la crise financière. L'animal est de forte taille, il va faire du dégât sur son passage. Nous nous dirigeons vers des événements de format « subprime ». Certains la guettaient depuis un moment, croyaient la voir venir, mais regardaient dans la mauvaise direction, la bulle IA. Mais les crises qui tapent viennent toujours du même secteur : le crédit. →
- Les remèdes toxiques à la crise financière Cédric Durand, février 2017 « Si je vous avais dit, il y a huit ans, que nous sortirions d'une grande récession, vous m'auriez répondu que j'étais trop ambitieux », s'est vanté l'ancien président américain Barack Obama lors de son discours d'adieu. Mais la crise financière est-elle vraiment derrière nous ? La stratégie mise en œuvre pour sauver les banques n'a-t-elle pas, au contraire, créé les conditions de la prochaine conflagration ? →
- Qu'est-ce qu'une crise financière ? Robert Boyer, septembre 2016 « Crise » : depuis quarante ans, le terme hante les bulletins d'information, les analyses politiques et les bilans économiques. Pour les uns, il évoque la « destruction créatrice » dont l'économiste Joseph (...) →
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Voici un article épatant à découvrir toutes affaires cessantes : « La crise scélérate », par Frédéric Lordon (abonnés, mai 2026) // https://www.monde-diplomatique.fr/69499
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mai 2026, pages 1, 16 et 17
La crise scélérate ; Yiwu , capitale de la mondialisation ; ah Dieu ! que la guerre est jolie ; L'Irlande du Nord , de plus en plus irlandaise ; Islamabad et Kaboul , le coût de la proximité ; aux origines du nettoyage ethnique ; Israël et la doctrine de la périphérie ; les Nations unies à l'heure Melania ; poursuivre les États complices ; la bonne conscience de la Silicon Valley ; les routes africaines de la cocaïne ; l'ordinaire des violences à l'école ; Montbéliard , mémoires de l'Enclave ; bataille mondiale pour l'énergie ; pétrole , stratégie du bas de laine ; ombres et lumières de l'agrivoltaïsme ; quel avenir pour la PAC ? Éric Rohmer , cinéaste social ; la « caméra-ronéo » de Paul Carpita ; pédagogie de la révolution ; IA , « Antiqua et Nova » (...)
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À la « une »
Au début du XX e siècle, les pionniers de la libération des corps en Allemagne Sonia Combe, août 2026 Bien avant que Berlin devienne, sitôt le Mur tombé, la capitale européenne des minorités sexuelles, une avant-garde avait lutté dans l'Allemagne de Guillaume II pour la dépathologisation de l'homosexualité, sa légalisation ainsi que celle de l'interruption volontaire de grossesse. Ces pionniers avaient aussi engagé des réflexions sur l'identité de genre, et imposé l'un des premiers changements d'état civil. →
- Et le monde se souleva au nom de l'Éthiopie Tarik Bouafia & Élodie Descamps, août 2026
- Les talibans et l'épreuve du pouvoir Adam Baczko, juin 2024
- Août 2026 en perspective août 2026
- Les livres du mois août 2026
- Matthieu Pigasse porte beau Blogs • Frédéric Lordon, 10 août 2026
Âge liminaire M d V • Antoine Maillard, août-septembre 2026
En kiosques : août 2026 Fascisme en France , le grand malentendu ; « Breaking Bad » en Europe centrale ; comment je suis devenue capitaliste ; Cette opiniâtreté qui a vaincu Total ; Roger Vailland : « Nous n'épargnerions plus Céline » ; et le monde se souleva au nom de l'Éthiopie ; la révolution cubaine convertie de force à la libre entreprise ; Mahmoud Darwich par lui-même ; géopolitique des hôtels de luxe ; des chamanes pour réparer les gens ; petite histoire (concrète) des affiches politiques ; la gauche et l'intelligence artificielle ; les assureurs fuient le risque climatique ; pourquoi défendre le patrimoine ? L'élection qui faillit changer « Le Monde » ; au début du XX e siècle, les pionniers de la libération des corps en Allemagne ; no pasarán ? l'univers enchanté des coupe-files (...)
- Des chamanes pour réparer les gens Emil Pacha Valencia, août 2026
- Pourquoi défendre le patrimoine ? Pierre Pastoral, août 2026
- La révolution cubaine convertie de force à la libre entreprise Julia Neima, août 2026
- La gauche et l'intelligence artificielle Evgeny Morozov, août 2026
- « Breaking Bad » en Europe centrale Prune Antoine, août 2026
- Géopolitique des hôtels de luxe Lindita Çela & Tristan Coloma, août 2026
- Mahmoud Darwich par lui-même Mahmoud Darwich, août 2026
- Comment je suis devenue capitaliste Maëlle Mariette, août 2026
- Petite histoire (concrète) des affiches politiques Jil Daniel, août 2026
- Revoir les étoiles, naissance d'une revendication Razmig Keucheyan, août 2019
- No pasarán ? Evelyne Pieiller, août 2026
- L'élection qui faillit changer « Le Monde » Christine Rigal, août 2026
- Fascisme en France, le grand malentendu Benoît Bréville & Pierre Rimbert, août 2026
- L'univers enchanté des coupe-files Élisa Perrigueur, août 2026
- Les assureurs fuient le risque climatique Florence Gaillard, août 2026
- La forêt française, un bien commun en danger Pierre Puchot, mai 2024
- Cette opiniâtreté qui a vaincu Total Alain Deneault, août 2026
- « Nous n'épargnerions plus Céline » Roger Vailland, août 2026
La soumission de l'imaginaire M d V • E. P. , août-septembre 2026
- Canada - États-Unis - Mexique : les revers de la frontière La valise diplomatique • 17 juillet 2026
- Innover sans les marchés, ou l'IA autrement Blogs • Frédéric Lordon, 31 juillet 2026
- IA krach ? Blogs • Frédéric Lordon, 1er juillet 2026
- Défoncer la finance néolibérale : fermer la Bourse Blogs • Frédéric Lordon, 22 juin 2026
- La Colombie restera-t-elle dans le camp progressiste ? La valise diplomatique • 19 juin 2026
- Les stratégies de la peur « Manière de voir » nº 208, août-septembre 2026 Nous tremblons. Tous, ou presque. Les menaces s'additionnent, fin du monde, fin de mon monde, les peurs collectives entrent en résonance avec nos fantômes intimes. Les pouvoirs se chargent de les intensifier : la crainte incite à l'obéissance. Vieille histoire. Mais comment alors surgit le courage ? en kiosques
- Dossier internet Cinq grands textes
Alan Greenspan, cerbère de l'ordre monétaire M d V • Anne-Cécile Robert & Ibrahim Warde, décembre 2008 - janvier 2009
- Joseph Algazy, 1938-2026 octobre 2005
- Dispersion, résistance et espoirs des exilés palestiniens Nadine Picaudou, juillet 1992
- Eurosatory : cachez ces armes israéliennes... Blogs • Philippe Leymarie, 9 juin 2026
- Défoncer la finance néolibérale : actions et actionnaires Blogs • Frédéric Lordon, 11 juin 2026
- Défoncer la finance néolibérale : banques, crédit, dette Blogs • Frédéric Lordon, 4 juin 2026
- Sur notre édition anglaise Washington's stranglehold on Yemen English edition • Joy Gordon & Kiku Mizuno, 16 July 2026 →
- Défoncer la finance néolibérale : principes et méthodes Blogs • Frédéric Lordon, 26 mai 2026
- Politique de la crise financière : une fenêtre historique Blogs • Frédéric Lordon, 20 mai 2026
- Les trahisons de M. Starmer n'ont pas tué la gauche britannique Owen Jones, avril 2026
- Ces « terroristes » britanniques qui soutiennent la Palestine Rayan Freschi & Mathieu Rigouste, janvier 2026
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