En avril 2007, Buttonwood, la chronique « marchés » de The Economist, titre : « Signs of the beast ». La Bête, c’est la crise des subprimes, dont il enregistre déjà les prodromes. Mais cette bête-là est à peine un surmulot. À côté de celle qui s’annonce. À ce stade, ça n’est plus une crise — même scélérate. C’est le Grand Alignement : un événement multifactoriel, isotrope (ça vient de tous les côtés), saturant, et surtout coordonné : toutes les dynamiques se potentialisent mutuellement, dans une synchronie de crise hors norme. Un événement d’une magnitude à mettre la perpétuation du capitalisme néolibéral sur la table.
Crise énergétique, crise alimentaire
On était resté perplexe de ce qu’avec une « évaporation » équivalente aux chocs de 1973, 1979 et 2022 (Ukraine) combinés, les prix du pétrole étaient d’abord restés « raisonnablement » autour des 100 dollars le baril. On découvrit un peu plus tard que la SPR (Strategic Petroleum Reserve) étasunienne avait été intensément mobilisée — moyennant quoi la voilà à son plus bas historique. Et que la Chine avait pris toute sa part de l’ajustement en réduisant massivement ses propres importations de pétrole du Golfe pour faire de la place à ses partenaires régionaux. Deux jolies cartouches, mais sans suite. Maintenant ça va taper.
Après Ormuz, Bab Al-Mandeb est fermé. Le pipeline est-ouest d’Arabie saoudite est hors d’usage après les attaques houthistes. L’Arabie saoudite a d’ores et déjà annulé toutes ses livraisons de brut à destination de l’Europe pour le mois à venir. On lit des choses tout à fait étranges, comme : « Aramco traque le fuel en Méditerranée ». Aramco. La compagnie pétrolière saoudienne. Qui exploite le plus gros gisement du monde. Et donc : cherche à se procurer du pétrole « en Méditerranée ». De son côté, la Russie, ordinairement deuxième exportatrice de diesel, en est devenu importatrice du fait des frappes de drones ukrainiens sur les raffineries.
Lire aussi Mohamed Larbi Bouguerra, « La faim qui vient », Le Monde diplomatique, septembre 2026.
Une mention spéciale pour le diesel, en effet : qui détermine le coût d’acheminement de toutes les marchandises, et celui des productions agricoles (pêche incluse bien sûr). Le gallon de diesel moyen est proche des 6,50 dollars aux États-Unis (8,40 en Californie) — moins de 3 avant le déclenchement de la guerre contre l’Iran. L’effet sur la production agricole est déjà dévastateur — entre inflation pour et par les producteurs qui survivent, et baisses de production du fait de ceux qui vont disparaître. En réalité le tableau de la crise alimentaire est effrayant. Inflation sur les engrais nitrés, canicules, stress hydrique intense, El Niño : « Tous les facteurs d’une crise agricole majeure sont en train de se combiner », résume Serge Zaka. Qui ne cache pas un soupçon d’inquiétude. Ce que confirme, à un autre bout de l’espace social, une analyste de JP Morgan. De même qu’un de ses collègues, de Barclays cette fois, qui, lui, étend la prévision à toutes les matières premières.
L’inflation s’annonce violente. La récession aussi. L’économie française s’y dirige déjà gentiment. La Banque de France a révisé sa prévision de croissance 2026 de 0,9% à 0,4% — un équivalent de mettre l’orteil dans l’eau avant le grand bain. Le choc massif de pouvoir d’achat sur les ménages se transmettra à la consommation puis à l’investissement. Les entreprises verront leur cash flow laminé par le renchérissement du prix des intrants. Mais en matière de récession, l’essentiel viendra d’ailleurs. De la finance.
Synergies fatales
Car l’apocalypse financière n’en finit plus de mûrir. Dans le secteur du private credit, dont le paramètre vital, le taux des défauts des entreprises auxquelles les fonds ont prêté, monte inexorablement — 6,3% dit Fitch… 19% d’après Pimco, et cette fourchette aberrante dit assez en elle-même le degré d’opacité qui règne dans ce compartiment de la finance. Qu’on n’appelle décidément pas shadow banking pour rien. Et puis il y a l’IA. Le mur du reset sur lequel la finance IA va tout droit, le mur des commitments, c’est-à-dire des promesses de commandes qui maintenant viennent à échéance. Commandes de compute des labs aux hyperscalaires, commandes des hyperscalaires aux constructeurs de data centers (voir : « IA : le mur). Et la pyramide sur la pointe de l’IA qui commence à vaciller — la pointe : une hypothèse délirante, l’hypothèse de « la dérivée seconde positive », l’hypothèse de la croissance exponentielle indéfinie des capex et des valorisations boursières anticipées. Des montagnes de dettes, en trillions de dollars, qui vont vers leur irrésolution — dont les premiers signes sont en train d’apparaître
C’est de là que viendra en effet l’essentiel de la récession et, comme toujours, comme dans toutes les crises de dettes privées, par le canal du crédit : autant les banques, et les prêteurs en général, ont été prodigues pendant la bulle, autant ils ne veulent plus prendre le moindre risque supplémentaire quand elle éclate — y compris vis-à-vis des agents de l’économie réelle, qui n’ont été pour rien dans l’orgie mais n’en souffriront pas moins toutes les conséquences de l’effondrement. Le credit crunch : l’étranglement du crédit pour toute l’économie. Une économie sans crédit, une économie en chute libre.
C’est en ce point que tout commence. La crise économique d’Ormuz, la crise financière : deux systèmes de crise qui se potentialisent mutuellement, en formant quasiment un troisième, le système de leurs interactions — violemment déflagrantes. Impossible de reconstituer un enchaînement linéaire : ça part dans tous les sens, et peu importe par où ça commence. Par exemple : 1) Un début de récession pousse les taux de défaut dans le private credit. 2) Qui ne peut plus continuer à « suivre » l’IA dont il est devenu le principal soutien financier. 3) La montagne de dettes « IA » commence à s’écrouler par pans : Oracle, par exemple, ou Softbank, prémices du glissement de terrain général. 4) Grand-peur dans les marchés de crédit. 5) Qu’on ne compte plus sur les investisseurs variés (en equity auprès des labs, placés dans les fonds de private credit ou souscripteurs des dettes des hyperscalaires) pour assurer la continuité des refinancements de l’IA. 6) Ni sur les banques. 7) Moment où la pyramide IA s’effondre à grand fracas. 8) Entraînant tous ses créanciers et tous ses actionnaires avec elle. 9) Donc les banques en bout de course. 10) Pertes en centaines de milliards de dollars, crise de liquidité foudroyante et credit crunch meurtrier. 11) Mise à l’arrêt de l’économie d’une brutalité sans nom, explosion des taux de défaut – rebouclage sur le private credit, l’IA, en fait toute la finance.
Disparition de « l’actif sans risque »
On pourrait donner de cet enchaînement-là dix variantes, à partir de dix points de départ différents, étant donnée la densité des liens réticulaires entre tous les éléments du tableau — hyper-redondance pour le pire. Mais ça n’est pas tout. Il y a le « nappage » : les taux d’intérêt — comme une quatrième couche de crise : autonome en première instance, vouée à entrer dans l’interaction avec les trois autres. Les taux d’intérêt remontent. De partout. Spécialement les taux de la dette souveraine étasunienne et pour une multiplicité de raisons : le manque de réactivité initiale face à l’inflation de Kevin Warsh, le président de la Réserve Fédérale, a conduit les marchés obligataires à faire en quelque sorte le boulot à sa place, en élevant les taux souverains, considérés comme taux de référence ; de son côté, la remontée des taux au Japon menace d’écrouler le marché des US Bonds, dont les investisseurs japonais sont les premiers détenteurs (pour 1,2 trillions de dollars…), qu’ils commencent à vendre pour retourner au pays puisqu’on les y rémunère mieux. Enfin, « la dette US est hors de contrôle », ont décrété « les marchés ».
C’est toute la sphère des taux d’intérêt qui est en train d’œuvrer pour le pire. Celle des taux obligataires souverains, donc. Celle des banques centrales également, tous cerveaux reptiliens en alerte, qui ne connaissent que le mouvement de la hausse des taux quand revient l’inflation — et même si ces hausses sont sans effet sur une inflation de pénurie des matières premières. En réalité les banquiers centraux se font tordre le bras par les marchés, qui, reptiliens autant qu’eux, réclament cette hausse à cor et à cri — quand bien même elle viendra les détruire. Car c’est bien ce qui se produira : la hausse générale des taux d’intérêt est le plus puissant détonateur pour mettre à bas, si elle en avait besoin, la pyramide des dettes privées qui commence à chanceler — celle de l’IA et du private credit. Ceci sans compter le supplément de récession qui suivra d’une hausse générale des taux.
Avec ceci au surplus : la mise en cause de la dette publique étasunienne est une première. Elle aura, certes, la providentielle « vertu » de transfigurer une crise de dette privée en crise de dette publique — mouvement de masquage idéologique qui n’avait pas été possible lors de la crise des subprimes. Mais elle aura aussi l’effet, autrement coûteux, de priver tout le système de la finance de son amortisseur ultime : l’actif dit « sans risque ». L’« actif sans risque », comme son nom l’indique, est le refuge où se rendent les investisseurs quand tous les autres compartiments de la finance s’écroulent, dans un mouvement dit de flight to quality. En général, c’est un titre souverain, jugé de la meilleure qualité, au premier chef : la dette de l’hégémon. Mais voilà que l’hégémon est en train de perdre les uns après les autres tous les éléments de son statut : géopolitique, et maintenant financier, et monétaire. Que la dette de l’hégémon soit questionnée, et la « quality » est détruite : le « flight » n’a plus nulle part où aller.
Scénario : l’élection présidentielle n’aura pas lieu
Une telle accumulation, une telle redondance, c’est du rarement vu : synergétique de la catastrophe. Voilà le Grand Alignement : toutes les dynamiques du néolibéralisme, celles de la finance privée dérégulée, celle des dettes publiques marchéisées, celles des réponses de la politique économique calées sur les demandes des investisseurs, celles de la mondialisation des chaînes d’approvisionnement, celles du report systématique de tous les ajustements sur les populations, toutes ces dynamiques sont en train d’entrer en phase. Quand l’intégralité des tendances du néolibéralisme conspirent, c’est le néolibéralisme lui-même qui fait démonstration — et se désigne.
Le nexus de ses contradictions est total, sans solution. La réponse de la politique économique est déjà connue : ce seront les coupes sauvages dans les dépenses publiques et sociales, insensées en période de récession. Les gouvernements s’y rendent dès maintenant, qui se sentent n’avoir aucune autre possibilité, et de fait : ils ont choisi avec l’Europe la soumission aux marchés ; puis, par folie idéologique, le refus de la recette fiscale prélevée sur les riches et le capital ; créant par conséquent en longue période une dette publique telle que les investisseurs cette fois refuseront le principe des stabilisateurs budgétaires automatiques. Laisser se creuser les déficits (comme il le faudrait) : impossible — les marchés. Couper à la sauvage : une folie — la récession. Il n’y a plus nulle part aucun degré de liberté — sinon bien sûr par sortie du néolibéralisme : de l’euro, des marchés de capitaux, de l’interdit fiscal.
Le sentiment dans la population n’aura peut-être pas cette clarté analytique, mais il aura l’intensité qui lui convient dans le rejet violent d’un « ça » qui « ne peut plus durer ». En l’absence de mouvement social organisé, de directions syndicales à la hauteur de la conjoncture, ou bien qui croiront l’être avec « une journée d’action » et puis s’en va, ce sentiment de n’être pris en charge nulle part va croître, mais de la plus désordonnée des manières, et d’autant plus que les situations de détresse ne laisseront aucunement le loisir d’attendre la présidentielle. On en voit déjà les prémices. Quand la crise alimentaire va frapper, quand les ménages vont être réduits à des situations impossibles, il y aura des rideaux de fer d’hypermarchés qui vont voler et des stations-services prises d’assaut.
La macronie usurpatrice le voit venir, n’a peut-être jamais eu aussi peur depuis les « gilets jaunes ». Elle a raison. Le tsunami financier, économique, social, politique, lui arrive dessus, elle sait qu’elle n’y échappera pas. Pour maintenir son règne, porté à sa perfection par la configuration néolibérale du capitalisme, la bourgeoisie est prête à tout. Nous en avons déjà les signes avant-coureurs. Une gigantesque opération de conditionnement collectif est en cours. La réunion à l’Élysée avec tous les représentants des partis en donne les premières indications. Comme on pouvait s’y attendre, il s’agissait d’en appeler à la concorde et à l’unité nationale — c’est-à-dire au calme et à la résignation — au moment où la dislocation néolibérale s’apprête à faire partir la société en morceaux. Ce n’est peut-être que le premier étage de la fusée.
Quel pourrait être le second ? Maintenant, nous quittons le domaine de la prévision raisonnée pour entrer dans celui du scénario — partant, dans le domaine du risque de ridicule… Ça n’est pas grave. Il faut faire avec parce que l’époque nous contraint d’abandonner tous les schèmes de l’extrapolation linéaire, pour nous porter à envisager du violemment « non linéaire » — c’est-à-dire à imaginer de l’inimaginable. Si besoin est du délirant — rapporté aux arguments « linéaires ». Ici, le scénario non linéaire/inimaginable/délirant envisage ceci : l’élection présidentielle n’aura pas lieu.
Lire aussi Thomas Jusquiame, « L’offensive culturelle de l’armée française », Le Monde diplomatique, septembre 2026.
On ne convoque pas des responsables de partis à l’Élysée pour discuter du prix à la pompe ou de la disponibilité des légumes avec la DGSI, la DGSE et la DRM. Faisant cela, on installe quelque chose. Un état d’exception. Par branchement de la crise économique totale qu’on subit sur une crise géopolitique sans doute réelle, mais gérable — comme toujours : par la diplomatie. Néanmoins qu’on fera grossir comme il faut — pour qu’elle avale la première. La manivelle marxiste qui tourne mécaniquement que « le capitalisme résout ses contradictions par la guerre » est une manivelle. On la voit parfois tourner… mécaniquement. Et parfois rencontrer adéquatement le réel. En l’occurrence. Et dans l’art d’envenimer à dessein une crise géostratégique qui, en réalité, n’est pas un péril avant d’avoir été envenimée. Mais le militarisme qui s’est emparé des « élites » françaises, politiques et médiatiques, est proprement délirant. Au milieu de cent autres exemples qu’on trouverait à France Inter, au Monde, partout en fait : on ne compte pas une seule soirée sur LCI sans ses deux heures réglementaires de « débats » à bandeaux (« Poutine sur le point d’une frappe nucléaire ? » ; « Les sous-marins russes » ; « Poutine sur le point d’une frappe nucléaire ? » ; « Les missiles hypersoniques russes » ; « L’armée russe prête à attaquer l’Europe » ; « Poutine sur le point d’une frappe nucléaire ? »), ou de « documentaires » (« Poutine, le maître du Kremlin », « Poutine dans son train blindé », « Poutine est (un) malade »). Les « installateurs » ne se trouvent pas qu’à l’Élysée.
On les trouve même un peu partout. Andy Burnham, premier ministre britannique, avertit ses sujets qu’ils doivent « se préparer à de sévères bouleversements de leurs existences », leur conseille de commencer à « stocker de la nourriture en boîte, de l’eau potable et à faire preuve de résilience civile dans la perspective d’une guerre ». Visiblement, on ambiance à l’échelle de l’Union européenne — Royaume-Uni réintégré en l’espèce.
Envenimer, cependant, c’est la spécialité de Macron. En réalité, tout l’y pousse. Une situation géostratégique envenimable, une situation économique et sociale cataclysmique, une situation politique de contestation de mêmes proportions, une menace idéologique sur l’ordre à défendre, enfin une psyché qui ne sait rien faire d’autre qu’occuper le centre de la scène, qui refuse à toute force de la quitter, pour continuer d’y assouvir ses tendances monarchiques autoritaires. La guerre, quitte à en rester au simulacre — et quitte, symétriquement à en courir tous les risques d’instabilité –, n’est-elle pas la solution évidente, seule à même de trancher le nœud gordien ? Si par malheur l’idée fait son chemin dans la tête du forcené, elle y prendra comme indéracinable. Au nom de la guerre imminente, il ouvrira un état d’exception, activera l’article 16 et suspendra les élections — en se prévalant de Zelensky évidemment.
Ceci est un scénario. Pas un scénario pour temps ordinaires, c’est bien certain. Mais qui peut encore croire que nous sommes dans des temps ordinaires ? Un scénario n’est proprement délirant que s’il est privé de toute adéquation à sa conjoncture et de toute « rationalité » pour ceux qui y occupent des positions de pouvoir — n’ayant d’autre obsession que de s’y maintenir. Tous les scénarios n’adviennent pas — c’est pourquoi on les appelle des « scénarios » d’ailleurs. Ici, cependant, la « rationalité » est là et la conjoncture mûrit. À la faveur d’une crise sans précédent du néolibéralisme, une élection pourrait porter au pouvoir une force de rupture avec le néolibéralisme — avec d’autant plus de possibilités de parvenir à ses fins, avant et après l’élection, que la crise le légitimera, l’appellera même. Par conséquent, l’élection ne doit pas avoir lieu. Entre le terminus du néolibéralisme et le terminus de la démocratie, ça fait longtemps qu’il a choisi.



